Sexe au téléphone
Ma voix, son outil



Sexe au téléphone : La chambre 214
Il y avait dans les hôtels quelque chose qui m’avait toujours troublée.
Peut-être parce que rien n’y appartient vraiment à personne.
Une chambre existe pour quelques heures, quelques nuits tout au plus. Les draps ont connu d’autres corps. Les murs ont entendu d’autres conversations. Puis tout est remis en ordre, comme si rien ne s’était jamais passé.
Ce soir-là, j’étais seule.
Une chambre au deuxième étage, une grande fenêtre donnant sur les lumières de la ville, un fauteuil en velours près du lit et cette odeur légèrement froide des hôtels trop propres.
J’avais emporté mon téléphone.
À vingt-trois heures passées, un appel est arrivé.
Sa voix était grave. Posée. Beaucoup moins pressée que celles que j’entendais parfois au téléphone rose.
Il ne m’a pas demandé immédiatement ce que je portais.
Il m’a demandé où j’étais.
— Dans un hôtel.
Un silence.
— Seule ?
J’ai regardé la porte de ma chambre.
— Pour l’instant.
Je ne sais pas pourquoi j’ai ajouté ces deux mots.
Peut-être simplement parce que j’avais envie de sentir ce qu’ils provoqueraient chez lui.
Son rire a changé.
Pas un rire franc. Plutôt ce petit souffle qui vous fait comprendre qu’une conversation vient de changer de direction.
À ce moment-là, notre simple conversation coquine avait basculé vers autre chose.
Pas encore quelque chose de franchement cru.
Plutôt cette zone où l’imagination commence à prendre le dessus et où un fantasme au téléphone se construit presque tout seul.
Je me suis allongée sur le lit.
Je lui ai décrit la chambre.
La lumière basse.
Le rideau entrouvert.
Ma robe noire.
Mes chaussures abandonnées près du fauteuil.
Je ne cherchais même plus à inventer.
Pour une fois, le réel suffisait.
Il m’a demandé d’aller jusqu’à la fenêtre.
J’ai marché pieds nus sur la moquette, téléphone contre l’oreille.
En contrebas, quelques voitures traversaient encore l’avenue. Dans l’immeuble d’en face, certaines fenêtres étaient éclairées.
— Quelqu’un peut te voir ?
J’ai regardé.
Probablement.
Cette idée m’excitait plus que je ne voulais l’admettre.
Dans un appel érotique, il suffit parfois d’une seule possibilité pour que l’imagination fasse tout le reste.
Et je crois que c’est justement ce qui explique pourquoi certaines choses sont parfois plus faciles à dire ou à imaginer à distance. La voix laisse une liberté étrange, presque insolente.
C’est quelque chose que j’ai souvent retrouvé dans le téléphone rose et cette liberté de parler autrement.
Je me suis assise sur le rebord de la fenêtre.
Il parlait peu.
Il me faisait surtout raconter.
Ce que je ressentais.
Ce que j’imaginais.
Ce que je ferais si quelqu’un frappait à la porte maintenant.
Puis quelqu’un a frappé.
Trois coups.
Secs.
Je me suis figée.
Au téléphone, il a entendu le silence.
— C’est quoi ?
Je n’ai pas répondu immédiatement.
On a frappé une deuxième fois.
Je me suis levée.
À travers le judas, j’ai aperçu un homme en chemise blanche tenant un plateau.
Le service de chambre.
J’avais complètement oublié avoir commandé une bouteille d’eau un peu plus tôt.
— Ouvre.
J’ai souri.
— Tu donnes beaucoup d’ordres pour quelqu’un qui est à plusieurs centaines de kilomètres.
— Alors n’ouvre pas.
C’était exactement ce qu’il fallait dire pour que je le fasse.
J’ai entrouvert la porte.
L’homme m’a tendu le plateau.
Son regard s’est arrêté une fraction de seconde sur ma robe.
Rien de déplacé.
Rien de suffisamment long pour que je puisse lui reprocher quoi que ce soit.
Mais je l’ai vu.
Et lui savait certainement que je l’avais vu.
J’ai signé.
Mon téléphone était toujours contre mon oreille.
— Merci, madame.
La porte s’est refermée.
Je suis restée immobile quelques secondes.
Puis la voix est revenue.
— Il t’a regardée ?
— Peut-être.
— Tu as aimé ?
Cette fois, j’ai pris mon temps avant de répondre.
— Peut-être aussi.
Sa respiration a changé.
La mienne aussi.
Il n’avait pas besoin d’en dire beaucoup.
Quelques mots suffisaient pour que mon esprit aille beaucoup plus loin que la chambre.
Je sentais l’excitation monter.
Cette sensation particulière où l’on sait que l’autre n’est pas là, mais où sa voix suffit à donner l’impression qu’il est presque trop près.
Il aurait pu me parler de baise.
Il aurait pu devenir cru.
Il aurait pu me dire exactement ce qu’il voulait.
Mais il ne l’a pas fait.
Et étrangement, c’était encore plus efficace.
Il m’a simplement demandé :
— Tu es toujours devant la fenêtre ?
— Oui.
— Alors reste là.
J’ai regardé l’immeuble d’en face.
Une silhouette est passée derrière un rideau.
Puis une autre lumière s’est éteinte.
Je lui ai demandé :
— Tu sais ce que j’imagine ?
— Dis-moi.
— Que quelqu’un me regarde.
Un silence.
Puis :
— Et ça te fait mouiller ?
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Le mot était cru.
Direct.
Presque brutal au milieu de cette conversation jusque-là beaucoup plus suggérée.
Mais précisément pour cette raison, il a eu l’effet attendu.
— Peut-être.
Il a ri.
— Tu dis beaucoup “peut-être”.
— Parce que tu poses beaucoup de questions.
— Alors je vais arrêter d’en poser.
Et il s’est tu.
Quelques secondes.
Puis davantage.
Je n’entendais plus que sa respiration.
Et la mienne.
C’était probablement la partie la plus étrange du sexe au téléphone : parfois, quelques secondes de silence pouvaient être beaucoup plus intenses qu’un long scénario.
J’ai regardé toutes ces fenêtres éclairées.
Pendant une seconde, j’ai pensé à ce que cela aurait donné en image.
Une caméra.
Un écran.
Une vraie présence visuelle.
Une visio privée aurait répondu immédiatement à la question : qui regarde qui ?
Mais justement, je n’en voulais pas.
J’aimais beaucoup trop ne pas savoir.
J’aimais imaginer.
J’aimais cette incertitude.
Et je crois que lui aussi.
Puis il a murmuré :
— Tu sais ce que j’imagine, moi ?
— Non.
— Que je suis dans la chambre d’en face.
J’ai ouvert les yeux.
Face à moi, l’hôtel d’en face formait une mosaïque de petites fenêtres éclairées.
— Quelle chambre ?
— Peu importe.
Je me suis approchée de la vitre.
À cet instant, la conversation a pris une dimension différente.
Je savais parfaitement qu’il n’était probablement pas là.
Mais ce n’était plus important.
Dans ma tête, n’importe laquelle de ces fenêtres pouvait être la sienne.
Une silhouette est passée.
Puis une lumière s’est éteinte.
Je lui ai demandé :
— Tu me vois ?
Il n’a pas répondu immédiatement.
Puis :
— Continue de croire que oui.
C’était infiniment plus troublant que s’il avait dit oui.
Je suis restée devant la fenêtre.
La ville semblait soudain remplie de regards invisibles.
Et sa voix était le seul fil qui me reliait à eux.
Il ne cherchait plus à me faire raconter la chambre.
Il voulait savoir ce que cette situation provoquait en moi.
Je lui ai répondu sans chercher de jolie formule.
L’excitation était là.
Le désir aussi.
Et cette sensation très particulière de partager quelque chose avec quelqu’un qui n’était pourtant nulle part dans la pièce.
C’est peut-être ce qui rend le sexe au téléphone si singulier.
On peut aller très loin dans l’imaginaire sans que l’autre ait besoin d’être physiquement présent.
Pas besoin de tout montrer.
Pas besoin de tout expliquer.
Parfois une voix suffit.
Nous avons parlé longtemps.
Je ne saurais plus dire combien de minutes.
À un moment, il n’y avait presque plus de mots.
Seulement quelques phrases.
Des respirations.
Des silences suffisamment longs pour que chacun puisse y mettre ce qu’il voulait.
Puis il a fini par murmurer :
— Ferme le rideau.
Je l’ai fait.
La chambre a disparu derrière le velours épais.
Il ne restait plus que nous deux.
Ou plutôt deux voix.
Je me suis allongée.
— Pourquoi tu voulais que je le ferme ?
Il a ri.
— Parce que maintenant, je veux être le seul à t’imaginer.
J’ai souri dans le noir.
Et pour la première fois depuis le début de l’appel, je n’ai rien répondu.
Je n’en avais pas besoin.
Le téléphone rose fonctionne parfois comme ça.
On croit que tout repose sur ce que l’on raconte.
Alors que certaines nuits, ce sont surtout les choses que l’on ne voit pas, que l’on ne sait pas et que l’on ne dit pas qui font tout le reste.
Quand nous avons raccroché, j’ai rouvert le rideau.
La ville était toujours là.
Les mêmes fenêtres.
Les mêmes lumières.
Mais je les regardais autrement.
Et pendant quelques secondes, je me suis demandé si, quelque part derrière l’une d’elles, quelqu’un regardait réellement la chambre 214.
Ça, je ne l’ai jamais su.
Et peut-être que c’est mieux ainsi.
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